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Anne DUVIVIER

Dernière folie



« Dix-sept ans de différence entre toi et Hervé, c’est trop. Un jour tu le regretteras. » avait prévenu la mère. Alba ne l’avait pas écoutée et se rendait compte, aujourd’hui, qu’elle avait eu raison. « Remarque qui a glissé comme l’eau sur les plumes d’un canard. […] Elle en a sa claque d’Hervé et de ses petites manies, sans parler de ses lubies. […] Aucune envie de voir sa bande de copains débarquer ici dans l’idée d’y finir leurs jours. »

Alba vit avec Hervé à Viliers-les-Bois, localité campagnarde dans la région de Gaume, à la frontière franco-belge, en ayant délaissé son métier de décoratrice d’intérieur. Un trou, insiste Léa, la fille d’Hervé. Elle vit à Bruxelles avec son enfant et donne son avis. « Réfléchis ! Qui dans ta bande de vieux copains va vouloir tout lâcher, sa maison, ses habitudes, pour s’installer avec toi ? Tu habiterais Bruxelles, je ne dirais pas non. », mais à Viliers-les-Bains-de-Pieds ironise-t-elle, une idée démente en souvenir de l’Oasis, une expérience communautaire dans un havre au confort sommaire niché au fin fond des Ardennes pour chanter, s’aimer, arrêter les guerres. Dans sa jeunesse, « ils s’aimaient pour la vie, s’étaient juré de ne jamais se perdre de vue et le jour venu de vieillir ensemble. » À l’enterrement de Charles, le plus proche ami d’Hervé, le projet d’habitat communautaire s’est imposé. Désirant honorer sa promesse sans avoir consulté sa compagne, Hervé provoque son ire. Elle considère ce vœu comme un caprice. Mais, en exposant son dessein à sa bande, Hervé suscite aussi un certain enthousiasme. Usant d’une langue sobre, directe, non dénuée d’humour, Anne Duvivier décortique la Dernière folie d’Hervé qui se révèle contagieuse.

L’autrice, par l’entremise d’Hervé, entame la revue d’effectif et dresse au passage leur portrait en commençant par Maureen. « Un habitat communautaire entre vieux copains ! Elle a réagi au quart de tour. Se retrouver avec Ludivine, Claire, Philippe, Odette et toute la bande, comme au bon vieux temps, refaire le monde, cuisiner, rire, déconner, coucher même avec l’un ou l’autre, et éventuellement se préparer à mourir parce qu’il le faut bien, mais pas tout de suite, waouw, waouw, waouw, tellement chouette. » Toutefois Maureen tempère son exaltation par un petit revirement et demande une expérience préalable de vie commune et un confort autre que des toilettes sèches. C’est un début même si ce n’est pas complétement gagné, Hervé a su capter l’attention.

Avec Claire qui paraît dix ans de moins, il a suffi à Hervé de l’appeler « Ma douce… elle n’a pas résisté. […] Elle en a crevé quand ç’a été fini entre eux […] À son âge, une dernière histoire d’amour, même si c’est du réchauffé, c’est inespéré. Alba n’aura qu’à s’y faire. » D’autant que, encore mariée, « Jean-Pierre et elle ne sont jamais arrivés à se séparer. L’habitude ? », un couple en stand-by.

Convaincre Ludivine, cinquante-neuf ans dans six mois, s’avère plus compliqué. Ses six années de vie de couple restent une expérience négative. Elle a compris que vivre seule, sans contrainte représente la meilleure solution. Elle aime bien Hervé, mais de loin car elle lui reproche de jouer le mâle alpha quand il l’appelle sa petite Lulu. Elle déteste. Comme elle abhorre le ton sur lequel il a laissé un message sur son répondeur. « C’est contre des types de son genre qu’elle se bat tous les jours. Des femmes harcelées, il y en a à la pelle. Faut les protéger. Elle sait de quoi elle parle, elle est assistante sociale. » Que veut-il ?

Alba ne passera pas la soirée avec lui. Hervé soulagé s’est arrangé pour rencontrer Odette, presque soixante-trois ans, vivant avec Jean. Odette rend compte à Jean des intentions d’Hervé et trouve que « l’idée de vivre en communauté comme les années septante, peace and love, lui paraît saugrenue, mais pourquoi pas ? », ajoutant que Hervé doit sans doute craindre la mort et surtout de finir seul. « Qu’irait-elle faire dans le mouroir d’Hervé ? Il faut appeler un chat un chat. » Et puis elle a Jean, viendrait-il, lui qui n’a jamais fait partie du groupe, ni connu la vie à l’Oasis ?

Jacques, soixante-neuf ans, le frère d’Hervé a fait partie de la bande. Une fois marié, il s’est tenu à l’écart. Chantal, son épouse, est décédée d’un cancer du pancréas. Depuis, il devient l’objet d’attentions de Ludivine et de Claire. D’après Hervé, son frère est plus charismatique que lui. Jeune, Jacques ressemblait à James Dean et les femmes l’adorent. Claire ne l’a jamais laissé indifférent, il aurait aimé, mais Hervé a raflé la mise ! L’idée de maison communautaire, il en prit connaissance par une indiscrétion de Claire. Malheureusement, son frère ne le prévoit pas dans le projet. « C’est quoi le problème avec ton frère ? » demande Maureen. La maison d’Hervé ne dispose que de cinq chambres, et il a fait un choix. Maureen est furieuse, c’est grâce à Philippe que leur histoire commune a débuté. Le groupe s’est constitué dans leur jeunesse grâce à Jacques qui fréquentait un cours de Yoga animé par Swamiji. Ce dernier donnait les cours en sous-sol dans un endroit nommé le centre du IIIe millénaire. En fin de séance, allongés sur le tatami, guidés par la voix de Swamiji, ils se reliaient aux forces cosmiques originelles. Depuis, Swamiji est redevenu André de Vlaeminck. Âgé de 88 ans, des neurones défaillants, il fait des crises et les soignants sont obligés de l’attacher à son lit. Certes il a changé leur vie et tous se pensent redevables, mais c’était du temps de leur jeunesse. Maintenant les avis diffèrent. Outre Charles décédé récemment, revient à la surface le souvenir de la toute jeune Marie-Ève qui s’est défenestrée alors qu’elle était très proche de Swamiji.

Entre-temps, Alba, la compagne d’Hervé, lui a lancé : « T’es en train de te planter Herve, tu espères retrouver ta jeunesse, mais c’est trop tard. » Elle l’avise, autre casse-tête, qu’elle le quitte sans vraiment déménager. Quant à Léa, la fille d’Hervé, elle a obtenu un rendez-vous chez un gériatre pour son père ; elle craint que son père soit atteint d’Alzheimer. Hervé persiste et découvre les tracas que recèle son idée ambitieuse. À peine évoquées, les embûches disloquent les bonnes résolutions. Est-il utopique de vouloir retrouver « l’insouciance, les rires, les complicités, ils nagent dans les drames et les règlements de compte. Tous ont changé, lui aussi. Leur passé commun qu’il prenait pour leur ciment, s’avère lourd, beaucoup trop lourd. » Lors de leur rencontre, rien ne se passe comme prévu.

La vie entre soi, à l’écart mais pas trop, dans un monde perturbé, semble une solution. Mais est-ce la bonne ? Hervé maudit « ce sentiment mesquin du chacun pour soi, il ne le supporte plus. » Il se désespère, à raison, de l’état du monde « Crise énergétique, crise climatique, conflit israélo-palestinien, guerre en Ukraine, réfugiés sans papiers… », et vitupère, encore à raison, en voyant « les jeunes, à pas même treize ans, rivés sur leur smartphone comme si la vie en dépendait ? Ne savent plus rêver. » Sa Dernière folie, cette envie de sérénité post-68 n’est-elle pas un recroquevillement particulièrement régressif et égoïste, et surtout inadapté ? L’obsession de revivre le passé n’équivaut-elle pas celle d’une jeunesse souhaitant décrypter l’avenir sur les écrans ? Anne Duvivier, avec légèreté, sur un ton presque badin, met le doigt sur des contradictions de nos sociétés. La place accordée à une population vieillissante, le conflit de générations, et maints autres bouleversements qui irriguent notre monde. La Dernière folie fait-elle partie d’une ultime tentative désespérée ?

Michel Martinelli 
(07/04/25)    



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Lectures







Anne DUVIVIER, Dernière folie
M.E.O.

(Février 2025)
192 pages - 19 €













Anne Duvivier

vit à Bruxelles.
Dernière folie
est son sixième roman.