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David CLERSON
Mon fils ne revint que sept jours
« Le premier jour mon fils me confia avoir la sensation que son cerveau pourrissait. Quand il passait la main dans ses cheveux ceux-ci s'arrachaient par centaines. La peau de son crâne était sèche et squameuse. Pourtant l'intérieur lui semblait gonflé par l'humidité. Il croyait parfois qu'un liquide s'écoulait de sa boîte crânienne, lui tombait sur la langue et qu'il l’avalait. De plus en plus souvent il voyait en rêve des champignons lui pousser dans la tête. » Mathias revient pour une semaine au chalet, en Mauricie, dans la forêt, près d'une tourbière et d'un étang où sa mère, la narratrice, se retire le plus souvent possible, où elle a le sentiment d'exister. Son père, chasseur, a disparu dans cette forêt, en quelque sorte s’est évanoui dans la nature. Quant à lui, Mathias a erré pendant dix ans, du Canada au Wisconsin, du Mexique au Montana, tout en écrivant à sa mère. « Ma voisine ne l'avait confirmé à mon arrivée : je n'avais reçu aucune lettre de mon fils. Alors je m'enfermai dans ma cuisine, je repris toutes celles que j'avais reçues depuis plus de dix ans. Je les relus, même les dernières, certaines que je n'avais jamais lues entièrement. » Dès lors ce sont deux temps qui se superposent, la semaine du séjour au chalet dans la forêt et les dix ans d'errance de Mathias avec la mère qui se remémore les lettres. « C'était une étendue de sphaigne verte, jaune ou rouge, parfois lie-de-vin, où poussaient des kalmias, des colonies d'andromèdes, des grappes de sarracénies – plantes insectivores facilement reconnaissables à leur forme de cornet – er de rares mélèzes. […] Alors que Mathias et moi avancions, nos pieds laissaient des traces profondes, des trous qui bientôt se résorberaient. Le soleil se reflétait dans l’étang. […] Je réentendis les mots qu'il m’avait dits plus tôt, l'impression qu'il avait une apocalypse dans la tête, que la matière blanchâtre qui lui occupait le crâne coulait dans son corps, qu'elle l’irriguait, qu'elle débordait aussi de lui et contaminait le réel comme si elle l'étouffait. » Mathias disparaît, ce n'est plus du sang qui coule dans ses veines, mais une sorte de sève, le lait des lactaires. Mais n'est-ce pas ce qu'il cherche dans son errance ? « Elles [les punaises] sont le produit de ma cervelle. C'est par ma volonté qu'elles me contaminent. Et il me décrivait son corps de plus en plus maigre, son corps de François d'Assise anorexique vivant en symbiose avec les bêtes. » Lui, anciennement le bon gros, le "gros bateau" quand il se baignait, s'étiole, disparaît. On revient aux champignons qui trouvent une bonne "terre" dans la sphaigne. « Je repris lentement la parole, sans bien penser à qui je m'adressais, pour expliquer que l’amanite tue-mouches est un champignon quasi universel. J’ajoutai qu'en Lettonie on le mélange à la vodka, que les chamans de Sibérie le consomment avant de distribuer leur urine, et que chaque fois la fête se termine dans les vomissures. » Ainsi le champignon croit brusquement, vit, meurt et renaît comme Mathias et sa sœur, qui renaissent au chalet à travers les petits-enfants de la narratrice. Mon fils ne revint que sept jours est une ode chamanique à la nature, scandée par les jours du séjour de Mathias au chalet et ses dix années d'errance. C'est une élégie au père et à Mathias qui s'évanouissent dans la nature, un tombeau au fils, un texte hallucinatoire plein d'amours.
Michel Lansade
(13/06/25)
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Lectures

Héliotrope
(Avril 2025)
128 pages - 15 €

David Clerson
vit à Montréal. Il est l'auteur de plusieurs livres.
Bio-bibliographie
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le site de l’éditeur
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