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Amara LAKHOUS


La fertilité du mal


« Il n’est pas comme la plupart des hommes de son âge, qui ont capitulé devant la vieillesse et la mort, ils attendent le repos éternel comme des moutons se laissent conduire à l’abattoir. Lui, par contre, se porte comme un charme, grâce à Dieu, et continue à profiter des fruits de la vie. C’est un affamé. Qui croirait qu’il a fêté, à peine un mois plus tôt, son quatre-vingtième anniversaire ? » Miloud Sabri, dans sa garçonnière, satisfait de lui et allongé nu dans son lit attend impatiemment, après l’absorption de Viagra, la jeune femme qui se prépare dans la salle de bain. Il ne se doute pas vivre les derniers moments de sa vie. Dans sa jeunesse, il a rejoint les rangs des fidaïne* après l’exécution d’Ahmed Zabana, un indépendantiste algérien qui a participé au déclenchement de la guerre d’Algérie. Miloud Sabri, aussi connu sous le surnom de la Huppe, fait partie des héros de la première heure de la guerre de Libération de l’Algérie. Il jouit d’une réputation considérable, a acquis des biens aussi très conséquents. Très redouté, il laisse planer une menace sur beaucoup de gens de son entourage, ou pas, grâce à des dossiers compromettants.

L’homme, au matin du jour de la fête de l’Indépendance gît égorgé, découvert par son gendre Badro Bouzar, pieds et mains entravés au barreaux de son lit avec le nez, le nif, symbole de dignité et de l’honneur, découpé. Le nif repose sur sa poitrine. L’usage d’un tel acte avait été instauré par le FLN, durant la Révolution, principalement pour châtier les traîtres. La journée débute par beaucoup de questions pour le colonel Karim Soltani de l’anti-terrorisme, arrivé sur les lieux du crime sans dormir son content d’heures, privé de café, tiré du lit de sa maîtresse à une adresse soigneusement secrète jusqu’ici, un jour férié, par un appel de son supérieur, le général Brahim Belkasmi. Le général lui accorde toutes les prérogatives pour régler au plus vite l’affaire, surtout savoir s’il s’agit du retour aux années 1990 ensanglantées d’assassinats politiques et liquidations d’adversaires. Le colonel Soltani traduit : « Quelles que soient les prérogatives qu’on vous donnait, la seule qui comptait était celle de protéger son cul. » Karim Soltani va devoir composer avec le passé de Miloud. L’auteur, Amara Lakhous, nous propose l’élucidation du meurtre en enchâssant dans la narration de l’enquête la vie de Miloud et de quatre compagnons de combat de la première heure, depuis leur engagement pour l’indépendance jusqu’à nos jours avec tous les événements chaotiques qui marquèrent le pays entre-temps. Du coup le lecteur observe une somme d’informations par cette exploration du passé avec un petit temps d’avance sur les investigations du colonel lui-même. Cette alternance du passé et du présent rythme efficacement le récit et fait progresser l’instruction qui s’étale seulement sur une journée.

Le groupe de Miloud se compose d’Idris Talbi et Abbas Badi des amis d’enfance, et Zahra Mesbah une fille du quartier. Tuer un Européen pour intégrer le mouvement de lutte constitue l’examen de passage devant prémunir le Front des tentatives d’infiltration. Zahra Mesbah alias Dolorès, une jeune femme à l’allure européenne ne manque pas de sang-froid et poignarde un mouchard avec le couteau échappé malencontreusement des mains de Miloud. Ils réussissent ensuite de nombreuses missions ensemble. Abbas Badi égorge un soldat et Idris Talbi lance une grenade dans un restaurant du font de mer. Ensemble ils forment un groupe efficace. Mais un jour Miloud les convoque sur le lieu de ralliement d’urgence. Si Yazid, leur recruteur et chef direct vient d’être arrêté. Le responsable du réseau, Si Omar et aussi cousin de Si Yazid, garde confiance en Miloud mais accuse l’un des membres du petit groupe de trahison puisque eux seuls connaissaient la dernière planque de Si Yazid. Le groupe, devenu une cible, décide de se faire discret et se disperse en attendant l’éclaircissement de l’affaire.

Idris Talbi reste à Oran. Arrêté par la police française, torturé, condamné à mort, il bénéfice d’une grâce peu avant le référendum pour l’Indépendance. Abbas Badi quitte Oran, rejoint les moudjahidine* dans un maquis. Il voit se répandre, parmi les officiers des diverses armées de Libération réparties dans le pays, une tendance à vouloir concentrer le pouvoir. Zahra devient infirmière dans les maquis, suppléant l’absence de médecins. Miloud, affranchi de tous soupçons, évolue dans la hiérarchie et participe aux activités des services de renseignements et soigne sa notoriété. Beaucoup plus tard, l’Indépendance acquise, les points de vue, les situations et les destinées les opposent. Idris, à présent avocat, reproche aux dirigeants leur course au pouvoir. Il conteste fermement les nouveaux régimes qui se succèdent toujours plus corrompus pour lui. Miloud, enrichi, puissant et influent loue les pouvoirs autoritaires. Il accompagne toutes les fermetés quelles qu’elles soient et manipule la montée de l’islamisme à son profit. Il s’assoit sur ses idéaux de jeunesse et approuve : « Le peuple est une femme, or la femme sait qu’elle est naturellement fragile et qu’elle aura toujours besoin d’un homme valeureux pour la défendre. »
Zahra, auparavant fiancée à Abbas, s’est mariée à Miloud et s’embourgeoise. Au contraire de son époux, elle ne supporte pas les islamistes qui instrumentalisent la religion à des fins politiques. Ils ont réussi à imposer au Parlement du parti unique, en particulier, le Code de la famille. La femme est devenue une mineure à vie.
« Maintenant, j’ai besoin de l’autorisation de mon représentant légal, à savoir mon mari, mon père ou mon frère, pour mener ma vie. C’est étrange ! Quand j’ai décidé de faire la guerre, personne ne m’a demandé d’autorisation paternelle ! »
Quant à Abbas Badi désigné comme le traître, il disparaît des radars. Les investigations du colonel Soltani se compliquent. Outre la brouille du groupe, Badro Bouzar le gendre et Youcef Mesbah le beau-frère et frère de Zahra meurent quelques heures après Miloud, diversifiant les pistes.

Le portrait de Miloud Sabri, dessiné par Amara Lakhous, symbolise de manière archétypale les types de dirigeants cupides qui règnent pour leurs magouilles à la place de l’idéal démocratique. Ils accaparent des postes influents, souvent de prestige pour s’ériger défenseurs du peuple. Invisibles, ces mainmises manipulent les ficelles des autorités à leurs profits. Ils abusent de leurs situations pour diriger des trafics ou pour comploter, voire réprimer. À leurs yeux, le peuple ne représente « qu’un âne… il avance à coups de bâton… » Au fil des chapitres, le personnage de Miloud a pris une consistance majeure laissant un peu en retrait celle plus modeste d’un enquêteur perplexe au sujet de la victime. « Le colonel tira un carnet de la poche de sa veste et se mit à lire des extraits de l’entretien que l’avocat avait accordé en 1992 : "Miloud Sabri et ceux de son espèce sont des parasites qui sucent le sang de l’Algérie (…) Miloud Sabri et sa clique conduisent le pays à sa perte (…) C’est l’un des pires saboteurs que compte ce pays (…) Miloud Sabri est un des responsables du chaos actuel (…)Miloud Sabri n’a jamais servi les intérêts de l’Algérie, il a toujours poursuivi ses propres intérêts." » Un livre provocant avec une instruction à charge dénonçant une soi-disant élite dont La fertilité du mal se développe d’une manière apparemment endémique. Combien de temps cette calamité obturera-t-elle l’avenir ?

Michel Martinelli 
(09/12/24)    

*Les fidaïne (pluriel de fidaï) autrement dit les forces armées du FLN pratiquaient la guérilla urbaine, par opposition aux moudjahidine (pluriel de moudjahid) qui combattaient dans le maquis. (Note du traducteur.)



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Noir & polar








Actes Noirs

(Octobre 2024)
288 pages - 22,50 €

Version numérique
16,99 €


Traduit de l’arabe (Algérie)
par Lofti Nia











Amara Lakhous,
né en Algérie en 1970, romancier bilingue arabe et italien, est aujourd’hui professeur à l’université de Yale, aux États-Unis. Son roman Choc des civilisations pour un ascenseur Piazza Vittorio a été adapté au cinéma. Actes Sud a publié quatre de ses livres traduits de l’italien, La Fertilité du Mal est le premier traduit de l’arabe.