Ah ! que le monde est grand à la clarté des lampes
Aux yeux du souvenir que le monde est petit
Charles Baudelaire, Le Voyage
Erwin est assailli par ses souvenirs, ils arrivent, se mêlent, s’emmêlent, comme une chevelure au réveil,
« La jeune femme était trempée et tachée de boue, ses cheveux noirs collaient à son visage et se mêlaient aux larmes […] Alors Erwin, sans plus réfléchir, s’assit sur le tronc d’un arbre abattu, invita la femme à s’asseoir elle aussi, il lui saisit délicatement les pieds et les posa sur ses genoux, il dénoua ses longs cheveux qu’il avait attachés derrière la nuque et en frotta doucement les pieds. » (Erwin et Marie Madeleine ?)
« Face à son miroir, contemplant sa chevelure blanche, Erwin se rappelle les sensations de ce moment-là… »
Le motif de la chevelure revient souvent et on songe au poème de Charles Baudelaire, Un hémisphère dans une chevelure, « Tes cheveux contiennent tout un rêve, plein de voilures et de mâtures […] Dans l’océan de ta chevelure, j’entrevois un port fourmillant de chants mélancoliques, d’hommes vigoureux de toutes nations et de navires de toutes formes découpant leurs architectures fines et compliquées sur un ciel immense… » Le voyage, le port pour celui-ci, le chant et la mélancolie des éléments que nous allons retrouver tout au long du texte.
Souvenirs et rêves se superposent au monde réel. Une femme, Patty, devient Doria qui redevient Patty ; un mendiant boiteux (Héphaïstos ?) entraine Erwin au cimetière, endroit paisible qui repose de la tyrannie du souvenir, où il voit l’ange.
« Le cimetière ressemble à un jardin, le jardin est rond, ou à peu près. Erwin pense que les tombes sont des planètes, il pense qu’elles tournent sans s’arrêter. Ils les voient qui se succèdent, il y en a qui sont en fleur, d’autres abandonnées, il faut prendre garde à ne pas les piétiner.
À certains endroits, le jardin ressemble à un jardin d’enfants et les tombes ressemblent à des jouets.
Il s’arrête devant l’une d’elles. Sur une plaque, il y a cette inscription :
"J’ai vécu sans nul pensement
Me laissant aller doucement
A la bonne loi naturelle
Et si m’étonne fort pourquoi
La mort osa songer à moi
Qui ne songeait jamais à elle"
La plaque luit comme un miroir, il voit son image, il y a des ombres sur le miroir, des nuages noirs. »
On songe encore à Baudelaire en cet endroit où l’on tourne éternellement en rond sous « un ciel bas et lourd », où les tombes sont comme « Joujou du pauvre », où Erwin à la chevelure blanche voit son reflet sur une tombe comme les portraits émaillés que l’on trouve dans ces endroits-là. Mais c’est plus loin, quand il sera arrivé au port, qu’il pourra dire ou ne pas dire « Ó Mort, vieux capitaine, il est temps ! Levons l’ancre »
Ainsi, Erwin fait un double voyage, dans ses souvenirs et dans la géographie du pays. Il voyage dans son passé et dans son présent, emportant le lecteur dans un monde onirique. Mille voix, porte le nom de roman, mais je pense que récit poétique lui conviendrait, tant les images nous font voyager, nous conjuguent, dans tous les temps.
Michel Lansade
(06/01/25)