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Erri DE LUCA


Le jour avant le bonheur



Naples, dans l'immédiat après-guerre. Un jeune orphelin (narrateur devenu adulte), vit dans le réduit d'un immeuble, sous la protection du concierge nommé "don Gaetano". Un homme généreux, très attaché à l'enfant, qui le surveille de loin et l'aide à grandir. Le gamin, comme tous les mômes, s'adonne au football. Son rôle de gardien de but, tenu avec sérieux lors des matchs dans la cour de l'immeuble, l'amènera fortuitement à découvrir une cache secrète de contrebandiers sous les pieds de la statue de Roger le Normand, et à tomber amoureux d'une belle entrevue à la fenêtre du troisième étage, lors de l'escalade d'un balcon que seul celui que les autres surnomment "le singe" parvient à atteindre pour récupérer le ballon. Mais sa vraie passion ce sont les livres qu'il dévore grâce à la complicité du vieux libraire qui les lui prête attendri par ce goût pour la lecture peu commun à cet âge. Si l'école l'enchante, il aime aussi courir sur les flancs du Vésuve. Ou passer du temps dans la loge décrite comme « une loupe de philatéliste » par ce "père adoptif", lui-même orphelin élevé en pensionnat, qui voit tout et en sait long sur ceux qu'il voit passer : le comte qui sacrifie sa fortune au jeu, Mme Sanfelice avec le panier de courses glissant le long de la façade avec force cris, Da Capa, le cordonnier aux propos décalés,  Cummoglio, le comptable avec ses jumeaux Oreste et Pylade... Dans cette ville fantôme épuisée par les années de fascisme et de rationnement, le vieux sage apprend à l'adolescent à écouter les pensées et à comprendre les cœurs.

Parfois les souvenirs remontent, comme les odeurs du port et don Gaetano se fait chantre de ses années de guerre, racontant par épisode à l'adolescent les bombardements, la chasse aux Juifs, la collaboration avec les nazis mais aussi la résistance dans l'ombre et les actes héroïques  d’insurrection lors de la libération de la ville par les Napolitains avant l'arrivée des Américains.

Le concierge, des règles de la Scopa, ce jeu de cartes local qui en a mis plus d'un sur la paille, aux  menus travaux d'électricité et de plomberie utiles aux locataires, transmet à son protégé son savoir-faire. Par l'intermédiaire d'une jeune veuve pleine d'appétit, qu'il se chargeait personnellement de satisfaire jusque-là, une initiation à la sexualité est même au programme.

Mais don Gaetano est également médium. Il « entend les pensées qui sont dans la tête des gens. » Cadeau ou fardeau ? « Connaître les pensées, c'est vivre dans une loge de concierge, tu as les clés des appartements dans ta poche, tu es le gardien. Tu connais les pensées tristes, les problèmes, les crimes. Tu n'es pas le confesseur, tu ne peux pas les absoudre. De l'intérieur, l'humanité fait peur... » Alors il sent, devine, la place qu'occupe dans le cœur de son jeune protégé l'image de la fillette entr’aperçue. Anna, qui, devenue femme,  revient des années plus tard dans l'immeuble de son enfance. Anna l'enfant renfermée de l'intérieur, incapable de pleurer même quand on la giflait, la folle, la « reine de sang (…) qui donne des ordres aux rêves et aux désirs » cachée dans une clinique par ses parents jusqu'à sa majorité. Pour celle qu'il n'espérait plus, le jeune homme est prêt à donner sa vie comme elle lui a offert son corps lors des retrouvailles. Mais l'ombre d'un fiancé, qui appartient à la camorra, a été emprisonné et va sous peu être libéré, plane.  Naples et son code d'honneur pourrait alors devenir le décor d'un drame aux couleurs du sang et de l'exil forcé.

Par la voix de son narrateur devenu adulte, Erri De Luca donne à sa ville installée au pied du volcan qui, superbe, la menace en silence, à son bord de mer à Mergellina, à ses quartiers populaires, le tout premier rôle. Elle est dépeinte ici, en cité singulière, violente, complexe, plurielle, où classes sociales, époques et langues se mélangent, où la cour d’immeuble accueille avec la même candeur indifférente le jeu des enfants et le sang des affrontements. L'ancienne perle des dieux, autrefois reine d’un empire, ressemble en ce XXème siècle à « une putain borgne, lasse, vérolée, désespérée » où la mortalité infantile est la plus élevée d'Italie, le travail des enfants fréquent, les gamins des rues nombreux, la scolarisation aléatoire. « La lumière du jour accuse, l’obscurité de la nuit donne l’absolution. Les transformés sortent, des hommes habillés en femme parce que la nature les y pousse, et personne ne les embête. On ne demande compte de rien, la nuit. Les éclopés, les aveugles, les boiteux sortent, eux qui le jour sont rejetés. La nuit, la ville est une poche retournée. » Une mère monstrueuse et magique, chargée d'odeurs, de sensations, d'enseignements pour le jeune héros.

L'enfant, comme auparavant dans Montedidio, est saisi ici dans ce moment intense et fragile où l'être se forme ou se déforme dans son rapport avec ce qui l'entoure. La ville, l'affection et les récits du concierge humaniste, les livres, sont le terreau dans lequel le narrateur peut ancrer  ses racines pour se construire. Ensuite il sera prêt, comme Don Gaetano avant lui,  comme un million d'autres napolitains partis du port de Naples pour fuir la misère ou le sang, à poursuivre la conquête de lui-même en exil. « Je dois t’apprendre et je dois te perdre », dit le presque père à l'enfant. Bel acte d'amour que d'offrir ainsi  au garçon qu'il a en quelque sorte adopté, les clefs pour comprendre le monde afin de lui permettre ensuite de s'envoler en totale liberté. Chez Erri De Luca le faible jamais ne craint le fort et les "fils de personne" peuvent panser leurs blessures et finalement déployer leurs ailes.

L'écrivain bâtit son récit à partir de ses souvenirs et par des instantanés aussi touchants qu’universels puis y glisse les thèmes qui lui sont chers : les gens simples, la pauvreté, l’enfance pauvre et sauvage, l'innocence et les rêves perdus,  les figures paternelles, la violence, l’exil forcé et l'ambiguïté héroïsme/ lâcheté dans le chaos de l’histoire.

Pour ce  récit d'apprentissage, qui peut sembler une autobiographie déguisée ou une chronique sociale, l'auteur puise sa source dans le réel et s'ancre  dans un passé qu'il sonde, pour questionner le présent, tenter de le comprendre, le raconter. L'histoire de l'orphelin s'entrelace avec celle de son mentor et le personnage central pourrait, après Naples, ne pas être l'enfant narrateur mais son "maître de vie", double vieillissant, sage porteur à la fois de l'histoire et de sa transmission.
L'auteur, en mêlantà la légèreté innocente de l'enfant faite de réserve pudique et d'observations naïves, à ces petits riens du quotidien transfigurés par des rapprochements inattendus ou des incursions poétiques à fort pouvoir émotionnel, des considérations graves sur l’existence et l'Histoire, dépasse le destin individuel de son personnage pour tendre vers l'universel et partager avec nous ses propres questionnements.
Et si le roman semble parfois partir dans tous les sens, les dialogues où le napolitain se télescope à l’italien pour mieux restituer l’imaginaire populaire avec tendresse et saveur, la narration directe au style fluide et épuré qui laisse par moment la place à une écriture incantatoire et charnelle, se conjuguent finalement efficacement pour faire du récit un magistral hymne aux éléments et aux forces de vie.
« Le bonheur est toujours une embuscade. On est pris par surprise. Le jour d’avant est donc le meilleur…»

Erri De Luca, maître dans l'art de prendre le lecteur par le bout du cœur pour l'amener à réfléchir sur l'essentiel : l'être humain, son destin et sa place, à un moment donné, dans le monde, est une voix personnelle, sensible, humaniste et profonde de la littérature contemporaine dont on ne se lasse décidément pas.

Dominique Baillon-Lalande 
(17/02/11)    



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Editions Gallimard

144 pages - 15 €


Traduit de l'italien par
Danièle Valin






Erri De Luca,
né à Naples en 1950, romancier, nouvelliste, poète et traducteur, a notamment obtenu le prix Femina étranger 2002 pour Montedidio.

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