Xavier HOUSSIN

Le premier pas suffit



Pourquoi se fait-on biographe ? Evidemment pour fêter l’auteur qui, dans l’enfance, nous a fait écrivain, celui par qui l’on a « appris très tôt à vénérer les livres », celui qui, malgré la distance obscurcissante du temps, nous autorise à nous perdre dans son siècle et à nous y sentir chez nous…

Pour Xavier Houssin, la rencontre primordiale, celle qui réveilla/révéla son amour des lettres, fut celle de Jean-François de La Harpe. Mais quel « message » peut bien transmettre un écrivain du XVIIIe siècle à un étudiant qui, jusque-là, ne l’avait jamais lu et qui ne perçut peut-être tout d’abord de lui que cette espèce d’appel musical : les syllabes apolliniennes de son nom.

Pour l’histoire littéraire, Jean-François de La Harpe, critique et dramaturge, voltairien à ses débuts, zélé révolutionnaire jusqu'au triomphe des Jacobins, puis menacé de la guillotine, obligé de se terrer pour échapper au tribunal, converti au catholicisme, rédige son Cours de littérature ancienne et moderne, dont la publication commence en 1799. Sa thèse : en provoquant une fermentation des esprits, les idées des philosophes ont engendré la Révolution. Ce schéma qui semble aujourd'hui banal se montrait alors d’une audacieuse nouveauté.

Le projet de Xavier Houssin n’est pas celui du biographe positiviste, objectif et méthodique, du genre qui prétend rendre compte de l’homme et en fait un système clair et faux. Car Proust est passé par là, et sa « Méthode de Sainte-Beuve » qui définissait, pour le condamner, le « biographisme » dominant. On analysait encore l'œuvre au regard de l'homme quand, à l'inverse, Proust posait une radicale hétérogénéité entre la littérature et la « vie » : le moi social d’un artiste n’est pas significatif de son moi créateur ; la littérature n'a nullement vocation à être le « reflet » de la vie, pour la simple raison que « la vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réelle, c'est la littérature ». Proust était clair : « Le moi de l'écrivain ne se montre que dans ses livres. »

Qu’à cela ne tienne, Houssin ne connaît de Jean-François de La Harpe que quelques-uns de ses livres, quelques pages d’une documentation lacunaire, une ou deux adresses dans de vieilles rues de Paris et sa pierre tombale, au Père-Lachaise (« J’ai traîné là-bas Christian et Marie-Pierre. Brosse de fer. Grosse éponge. On a tout nettoyé. Rechampi la gravure de son nom sur la pierre. Et posé un bouquet de muscaris violets. ») Si le moi de l’écrivain se trouve dans les livres, alors l’enquête le découvrira. Le lecteur se met au travail. Il se familiarise avec Coriolan, Virginie, le Comte de Warwick ou Mélanie. Il s’amuse souvent : « Philoctète… Péplum mythologique où l’on voit, à la fin, un Hercule amené des cintres du théâtre. Juché sur un nuage. ‘Arrête, et reconnois Hercule et ton ami. Je descends pour toi seul de la voûte éternelle.’ Faut oser. Mort de rire. Non, là c’est vraiment trop. Vraiment tu exagères. C’est comme ça tout de suite que je l’ai tutoyé. Il me semblait si proche Jean-François de la Harpe. »

La méthode houssinienne, c’est la compréhension par sympathie, qui autorise le romanesque : « C’est à ce moment-là que j’ai croisé La Harpe. Fantôme d’écriture apparu du lointain. Poète. Dramaturge. J’ai choisi de le suivre pour rattraper mon rêve. Je me laissais guider. Je découvrais sa vie. Une envie de savoir sa difficulté d’être. J’étais le réceptacle d’un passé enfoui. Les livres. Les archives. Et les lettres rouvertes. Comme il renaissait à chaque découverte, inexplicablement je me souvenais de tout. »

Mais une biographie est forcément sélective et, dans les choix de Houssin, dans ses sélections sensibles, dans les prélèvements subtils qu’il opère commencent à se découper les linéaments de son propre autoportrait, à s’inscrire sa propre autobiographie. Dans le chapitre intitulé « Correspondances croisées », il va jusqu’à les tresser, l’enfance de « Jean-Françoué » et la sienne propre, le « moué » de La Harpe et celui de Houssin, de sorte que la relation d’aliénation qui existe parfois entre le biographe et son modèle — ce biographe, Sainte-Beuve le qualifiait « d’âme seconde » — n’a plus ici de raison d’être. Car les hommes sont frères. « Et mes pas dans ses pas. (…) Le mort saisit le vif. J’ai été emporté. »

Régine Detambel 




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Chroniques
Régine Detambel







Editions Buchet-Chastel
134 pages - 11 €