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Pierre HADOT
N'oublie pas de vivre
Goethe et la tradition des exercices spirituels
VIVRE DANS LA SANTE DU MOMENT
Pierre Hadot est professeur de philosophie honoraire au Collège de France, certes, mais il n’y prône pas une théorie moisie ou sentencieuse. Bien au contraire, il sait présenter comme personne avant lui, le côté pratique, la part active que représente en fait la philosophie pour qui veut l’exercer complètement, non pas seulement comme un exercice de pensée mais comme un choix de vie, une expérience vécue. Et si philosopher, c’est apprendre à mourir, ainsi qu’on l’enseigne souvent aux élèves de classes terminales, avec Hadot, philosopher c’est apprendre à vivre dans le moment présent, à vivre comme si l’on voyait le monde pour la première fois. En ce sens, notre temps avide d’une éthique sans religion, quêtant les conditions d’un bonheur purement terrestre, devrait pouvoir se reconnaître dans sa leçon.
Déjà dans ses Exercices spirituels et philosophie antique (Albin Michel, 2002), Hadot nous avait réconciliés avec cette notion d’exercice : non pas de pieuses et rigides méditations mais un travail sur soi, une perpétuelle remise en question de notre rapport à nous-mêmes, à autrui et au monde. Nos maîtres en cette discipline : ni coach ni gourou, mais les Lettres d’Epicure et de Sénèque, le Manuel d’Epictète, les Pensées de Marc-Aurèle… Bref, des textes accessibles à tous, à la portée de tous, dans le domaine public, et même téléchargeables sur la toile ! Mais pour lire les Epicuriens et les Stoïciens en comprenant enfin le principe actif contenu dans leur pensée, il fallait un guide. Pour comprendre que le présent seul est notre bonheur, il fallait peut-être aussi s’éloigner de la classe de terminale…
Dans N’oublie pas de vivre, Hadot raconte comment Goethe, cet autre fossile des manuels scolaires, forma, d’après les Anciens, son aptitude à se concentrer sur l’instant présent, à vivre intensément chaque moment de l’existence sans se laisser distraire par le poids du passé ou le mirage de l’avenir. L’émerveillement devant la vie, et même si elle a des aspects douloureux et terrifiants, est-il seulement une disposition innée de l’être, touchant quelques chanceux, nés optimistes béats ? Il semblerait que non, puisque chacun peut, par des exercices appropriés, tenter de ne regarder ni en avant ni en arrière, c'est-à-dire vivre dans le présent. « Le présent seul est notre bonheur », dit Goethe, « la présence est la seule déesse que j’adore », « il faut vivre dans la santé du moment ».
Vers 1830, Goethe se révolte contre la nouvelle manière de vivre qui fait rage chez les Romantiques. Ils ont mis la nostalgie à la mode, chantent l’être absent, lointain, inaccessible, déprécient le réel, le quotidien, qu’ils jugent trivial. Goethe se tourne alors vers les Anciens. Ils avaient, pense-t-il, un intense intérêt pour les réalités les plus proches d’eux, pour la vie des autres, pour leur patrie, c'est-à-dire qu’ils agissaient sans cesse sur le présent. « Même leurs imaginations avaient des os et de la moelle ! » s’exclame le poète, séduit. Comment retrouver la « santé antique » ? En imitant les Anciens, leur volonté philosophique de trouver la paix de l’âme par la transformation de soi et du regard porté sur le monde.
La première leçon lui est donnée par les Sophistes. Il faut « bien faire le présent » car trop de gens ne vivent pas leur vie. Ils placent toute leur ardeur à vivre on ne sait quelle autre vie mais pas celle-ci. Et le temps file, et leur existence est perdue. Puis Goethe relit les Epicuriens et les Stoïciens, deux doctrines qui privilégient le présent, chacune à sa manière, certes, mais qui posent en principe qu’un « instant de bonheur équivaut à une éternité de bonheur et que le bonheur peut et doit être trouvé immédiatement, tout de suite, sur-le-champ. » Le poète latin Horace a repris ce refrain dans ses Odes : « Cueille donc l’aujourd'hui sans te fier à demain. » Le latin disait Carpe diem mais Johnny Halliday préférera : « Retiens la nuit », qui n’est d’ailleurs pas une mauvaise interprétation ! « Persuade-toi, dit encore Horace, que chaque jour nouveau qui se lève sera pour toi le dernier. Alors c’est avec gratitude que tu recevras chaque heure inespérée. » Goethe se répètera chaque soir : « J’ai vécu ». L’exercice consiste donc à se dire : « Ma vie est terminée ». Et c’est précisément cette prise de conscience de la finitude de l’existence qui permettra, au fil de l’apprentissage, de révéler au novice la valeur infinie du plaisir d’exister dans l’instant. Puis creuser l’instant deviendra enivrant, pourra aller jusqu'à l’exceptionnel, jusqu’au sentiment bienheureux qu’on aide ainsi à façonner la beauté du monde, qu’on a un rapport profond avec l’ensemble, avec l’univers tout entier. Goethe, poète, ressent ainsi le caractère cosmique de l’instant, fût-il quotidien, car tout n’est pas toujours exceptionnel. Car la moindre seconde, intensément vécue et regardée dans les yeux, vous rend invincible ! Tout à l’observance de sa discipline, il écrira un poème intitulé « Règle de vie » :
« Veux-tu jolie vie te modeler ?
Du passé ne doit point te soucier
Le moins possible te fâcher
Du présent sans cesse jouir
Aucun homme ne haïr
Et le futur, à Dieu l’abandonner. »
Oui à la vie et au monde, oui au devenir et au terrifiant, oui à la vieillesse et à la gueule béante des crocodiles, oui à l’amour du destin, à tout ce qui vient à ma rencontre ! Goethe, radieux, a découvert la panacée, et Nietzsche après lui le prendra pour modèle : « Un tel esprit, affranchi, se tient au centre du Tout, avec un joyeux et confiant fatalisme… ». Goethe, c’est Dionysos !
« Je n’ai pas la prétention d’affirmer que le consentement à l’être proposé par Goethe et hérité en partie des Stoïciens et de Spinoza, soit la réponse la plus parfaite au problème tragique de l’existence humaine. Je me contente de proposer un modèle qui peut convenir ou non à tel ou tel lecteur » précise Pierre Hadot, précautionneux, en conclusion. S’il s’excuse d’avoir présenté un point de vue de privilégié qui peut se payer le luxe de pratiquer des « exercices spirituels » quand une partie énorme de l’humanité est broyée par des fanatismes aveugles, il rappelle tout de même que « l’action au service d’autrui fait partie de la vie philosophique ». La philosophie vue par Hadot n’est pas tout entière contenue dans la parole et l’écriture, mais dans l’action communautaire et sociale, ainsi que le concevaient les Anciens : « N’oublie pas de vivre ! N’oublie pas de jouir de la vie ! N’oublie pas d’être actif, agis dans le présent, n’oublie pas ta tâche quotidienne, au service des hommes ! »
Régine Detambel
(29/04/08)
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Chroniques
Régine Detambel

Editions Albin Michel
Bibliothèque Idées
282 pages
19 €

Pierre Hadot, né à Reims en 1922, philosophe et historien de l'antiquité, a publié de nombreux ouvrages chez divers éditeurs.
Un article lui est consacré sur
Wikipédia
Quelques titres :
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