Annie Ernaux

Rétrospective
2008





Le monde a plus changé en soixante ans que dans les trois siècles précédents. Changement des objets et des techniques, changement des mentalités, des règles qui organisent la vie collective, de la morale sexuelle. Avec Les Années (Gallimard, 2008), Annie Ernaux a plus que jamais mis en mots ce monde métamorphosé. Des arrêts sur photographie montrent à la fois l’évolution du corps, celle des idées, des pensées, qui peuvent affecter une femme, un être humain en général : « Je sens l’écriture comme une transsubstantiation, comme la transformation de ce qui appartient au vécu, au moi, en quelque chose existant tout à fait en dehors de ma personne. Cela m’est apparu en écrivant L’Occupation : je sens, je sais, au moment même où j’écris, ce n’est pas ma jalousie qui est dans le texte, mais de la jalousie, c'est-à-dire quelque chose d’immatériel, de sensible et d’intelligible que les autres pourront peut-être s’approprier. »
Annie Ernaux note l’immensité des changements intervenus depuis les années 1950. « Ce livre n’est pas une sorte de Je me souviens à la Perec. Ce ne sont pas des marqueurs qui signent une époque, c’est le temps dans son flux, avec l’angoisse du temps qui passe, et le désir de sauver, par l’écriture, toutes ces années qui sont derrière nous et que personne ne reverra plus jamais » dit-elle. Les Années pourrait bien être un manuel à l’usage de ceux qui se perdent dans leur propre passé ou bien une aide à la navigation pour relire sa propre vie, en chansons par exemple. Car Les Années n’échappe pas à la règle. Il y a peu de textes d’Annie Ernaux qui ne contiennent des titres ou des paroles de chansons : « Elles jalonnent toute ma vie et que chacune ramène des images, des sensations, une chaîne proliférante de souvenirs et le contexte d’une année : la Lambada de l’été 1989, I will survive de 1998… Ce sont des ‘madeleines’ à la fois personnelles et collectives. »
Annie Ernaux a toujours tenté de « sauver de l’effacement » des êtres et des choses dont elle a été l’actrice, le siège ou le témoin : « Je sens que c’est là ma grande motivation d’écrire. C’est par là une façon de sauver aussi ma propre existence. Mais cela ne peut se faire sans cette tension, sans cet effort, sans une perte du sentiment de soi dans l’écriture, une espèce de dissolution, et aussi avec une mise à distance extrême. C’est pourquoi le journal intime à lui seul ne me sauve pas. Parce qu’il ne sauve que mes moments à moi. »


La place de l’autobiographie

Annie Ernaux est née à Lillebonne en 1940. Elle a passé son enfance et son adolescence à Yvetot, en Normandie, où ses parents tenaient un café-épicerie. Agrégée de Lettres Modernes, elle a été professeur à Annecy, Pontoise et au CNED. Elle vit à Cergy depuis 1975. En 1984 elle a obtenu le prix Renaudot pour l’un de ses ouvrages à caractère autobiographique, la Place.
« Mon imaginaire des mots, c’est la pierre et le couteau » : cette déclaration dit la trajectoire exigeante et risquée d’Annie Ernaux, son écriture décapée, mettant à nu la douleur, la joie, la complexité d’exister. Des phrases sans métaphores, sans épanchement, sans effets, lames affûtées qui tranchent dans le vif, écorchent. Une écriture clinique, minérale, blanche, elle dit : « plate ». Eviter, en écrivant, de se laisser aller à l’émotion. Mais elle avoue aussi le « désir d’écrire quelque chose de dangereux ».
Très tôt dans sa carrière littéraire, Annie Ernaux a renoncé à la fiction pour revenir inlassablement sur le matériau autobiographique puis « auto-socio-biographique » constitué d’abord par son enfance dans le café-épicerie parental d’Yvetot. Pour elle, le récit est un besoin d’exister. Elle déteste ce mot d’œuvre, « mot de nécrologie, de manuels littéraires, quand tout est terminé. Je préfère écriture, écrire, faire des livres, qui évoquent une activité en cours. »
À la croisée de l’expérience historique et de l’expérience individuelle, son écriture, dépouillée de toute fioriture stylistique, raconte d’abord la vie de ses parents. La Place (Gallimard, 1983) évoque le père, ouvrier qui a conquis sa petite « place au soleil », devenu commerçant, qui « n’est jamais entré dans un musée, il ne lisait que Paris-Normandie et se servait toujours de son Opinel pour manger (…) ». Père aimé, qui disait à sa fille : « Les livres, la musique, c’est bon pour toi. Moi, je n’en ai pas besoin pour vivre. » Puis viendra La Honte (Gallimard, 1997), avec son incipit terrible et admirable : « Mon père a voulu tuer ma mère un dimanche de juin, au début de l’après-midi. »
L’adolescence d’Annie Ernaux est dans Ce qu’ils disent ou rien ; son mariage dans La Femme gelée ; son avortement dans L’Événement ; la maladie d’Alzheimer de sa mère dans Je ne suis pas sortie de ma nuit, puis la mort de sa mère, le 7 avril 1986, sa vie d’ouvrière et de commerçante, dans Une femme ; le cancer du sein dans L’Usage de la photo… Elle écrit dans la langue de ce monde ouvrier et paysan normand qui a été le sien jusqu’à l’âge de dix-huit ans, âge auquel elle a commencé, à son tour, à s’élever socialement : « Le cumul de l’origine sociale dominée et de la condition faite aux filles a été lourd, j’ai frôlé le désastre. » La jeune fille est sauvée par la lecture du Deuxième sexe de Simone de Beauvoir, à l’âge de dix-huit ans. C’est une révélation : « La prise de conscience, si elle ne résout rien, est le premier pas de la libération, de l’action. Là où la vie emmure, l’intelligence perce une issue. »
A partir des années 90, avec notamment Journal du dehors et La vie extérieure, Annie Ernaux entame une collection d’instantanés de la vie quotidienne collective dans les grandes surfaces de Cergy, dans le R.E.R, une véritable écriture photographique du réel. « C’est, je crois, dans la façon de regarder aux caisses le contenu de son Caddie, dans les mots qu’on prononce pour demander un bifteck ou apprécier un tableau, que se lisent les désirs et les frustrations, les inégalités socioculturelles. Dans la caissière humiliée par la cliente, le SDF qui fait la manche et que les gens évitent, les violences et la honte de la société — dans tout ce qui semble anodin et dépourvu de significations parce que trop familier ou ordinaire. Il n’y a pas de hiérarchie dans les expériences que nous avons du monde. La sensation et la réflexion que suscitent les lieux ou les objets sont indépendantes de leur valeur culturelle et l’hypermarché offre autant de sens et de vérité humaine que la salle de concert. (…) Et je suis sûre maintenant qu’on se découvre soi-même davantage en se projetant dans le monde extérieur que dans l’introspection du journal intime — lequel, né il y a deux siècles, n’est pas forcément éternel. Ce sont les autres, anonymes côtoyés dans le métro, les salles d’attente, qui, par l’intérêt, la colère ou la honte dont ils nous traversent, réveillent notre mémoire et nous révèlent à nous-mêmes. » (Journal du dehors, Gallimard, 1993)


Je ne suis pas sûre d’être écrivain

Dans un texte commandé par la Maison des Ecrivains, alors présidée par Alain Lance, Annie Ernaux avoue : « Quand je réfléchis, je ne suis pas sûre d’être écrivain. Du moins, je ne suis pas écrivain comme, par exemple, je suis femme. Ou même comme je suis prof, mais je suis capable d’accomplir un certain nombre de tâches qui relèvent de cette fonction, expliquer des textes, rédiger des cours. J’ai acquis un savoir-faire qui devrait normalement m’accompagner jusqu'à la vieillesse. Je n’ai aucun savoir-faire pour écrire. Quand j’entreprends un livre, je suis aussi démunie que si je n’avais jamais écrit une page. Je ne suis pas certaine de le finir. Encore moins certaine de continuer à écrire jusqu'à la fin de ma vie. Dans le temps où j’écris, j’ai simplement l’impression de chercher à réaliser un désir, je ne sais pas lequel, à travers des mots. Il reste quelquefois si peu de phrases de tout ce que j’ai rêvé, pensé, senti, à ma table de travail, que je me demande si cela peut s’appeler écrire, si cela n’est pas plutôt une façon de vivre. »
Tout cela pourrait sembler modeste, voire timide, si Annie Ernaux ne croyait fermement — et certifiait — que l’écriture est une « force de transgression ». Venant d’un monde « dominé socialement », elle ne supporte pas l’idée que l’écrire puisse n’être qu’un jeu. La page est bien un pouvoir sur le monde, elle est de quoi transformer les visions habituelles, les idéologies : « Je veux dire que le choix du sujet, la structure du récit, l’ordre et la nature des mots peuvent mettre en question la réalité. (…) J’importe dans la littérature quelque chose de dur, de lourd, de violent même, lié aux conditions de vie, à la langue du monde qui a été complètement le mien jusqu'à dix-huit ans, un monde ouvrier et paysan. Toujours quelque chose de réel. J’ai l’impression que l’écriture est ce que je peux faire de mieux, dans mon cas, dans ma situation de transfuge, comme acte politique et comme ‘don’ ». Cette « écriture plate », l’étudiante parisienne l’utilisait déjà en écrivant à ses parents pour leur donner les nouvelles essentielles. Lettres concises, à la limite du dépouillement, sans effet de style, sans humour, choses qui auraient été perçues par eux comme des « manières », des « embarras ». « Par et dans le choix de cette écriture, je crois que j’assume et dépasse la déchirure culturelle : celle d’être une ‘immigrée de l’intérieur’ de la société française. (…) Comme enfant vivant dans un milieu dominé, j’ai eu une expérience précoce et continue de la réalité des luttes de classes. Bourdieu évoque ‘l’excès de mémoire du stigmatisé’, une mémoire indélébile… » Car écrire est une activité politique au sens plein du terme. Ecrire peut « contribuer au dévoilement et au changement du monde ou au contraire conforter l’ordre social, moral, existant. » C’est ainsi qu’il faut lire Les Années, comme une rétrospective de l’engagement profond de Annie Ernaux.

Régine Detambel 
(14/05/08)    




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