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François DAGOGNET
Des détritus, des déchets, de l’abject
Une philosophie écologique
Le philosophe François Dagognet est un explorateur de territoires délaissés. Morphologue, matériologue, désormais « abjectologue », il écrit pour réhabiliter ces « êtres » (ces « moins-êtres », dit-il) que la culture a relégués dans l’indignité : la paille, la boue, les loques, la graisse, le fermenté, le pourri, le décomposé, le pulvérisé, le ruiné… Dans sa réhabilitation du détritus, il rencontre d’ailleurs souvent les plasticiens du XXe siècle, notamment Kurt Schwitters, Christian Boltanski, Gérard Titus-Carmel ou Jean Dubuffet… (Il est vrai qu’il y a peu de littérature du lipidique, sauf peut-être le Boule-de-Suif de Maupassant !)
Jean Dubuffet, par exemple, affectionnait tout particulièrement le papier journal, un matériau qui a « ses quartiers de noblesse dans le haut lignage du Commun, il est Baron du Méprisé », mais aussi les détritus (légumes ramassées aux Halles, feuilles mortes, balayures…) qu’il s’employait à concasser, les transformant en une sorte de mélasse qu’il étalait ensuite sur une planche. Persuadé que l’éviction du sale et de l’impur « ouvre le chemin à d’autres éliminations » qui déchireraient encore l’humanité, l’art de Dubuffet, comme celui de Dagognet, est une « entreprise de réhabilitation des valeurs décriées. »
Parmi ces valeurs évincées se trouvent les corps gras auxquels Dagognet, devenu « lipidologue », accorde une attention philosophique toute particulière. C’est ainsi que Des détritus, des déchets, de l’abject. Une philosophie écologique consacre un chapitre entier à la complexité — tant culturelle que chimique — des graisses. Cela commence avec Platon qui, dans le Gorgias, déjà condamne et blâme « la flatterie culinaire ». Le cuisinier corrompt l’organisme en même temps qu’il l’enlaidit. Platon, explique Dagognet, « redoute la stase, l’embonpoint, l’immobilisme qui en résulte et qui conduit à l’obstruction. » La tradition hippocratique, en effet, vantait l’athlète et prescrivait la gymnastique. Et Dagognet d’accuser le platonisme qui « anime encore les recommandations ascétiques et surtout la vogue des produits ‘allégés’… » et de s’y opposer.
Mais quels sont donc les arguments des philosophes de la pureté ? D’abord la graisse est salissure, le sébum que nous propageons atteste de notre présence sur les surfaces touchées. Deuxièmement, le gras est un corps mou. Ni fluide, ni solide, « il nous met en présence d’une substance prête à se liquéfier, incertaine, ambiguë, à la manière du traître qui appartient à deux mondes… » La troisième raison de sa défaveur a déjà été entrevue par le lipidophobe Platon : la graisse est mortifère car elle s’accumule dans le corps. Chacun sait aujourd’hui qu’une hypercholestérolémie provoquera un envasement des artères, une athérosclérose (du grec « athara », la bouillie) qui fait le lit de l’embolie… Obésité, troubles cardiaques, la graisse est notre pire ennemie. Sans compter le mot « gras » lui-même, qui vient du latin crassus qui indique justement la crasse épaisse.
Pourtant, dit Dagognet, sûr de lui, « nous n’avons développé cette thèse que pour la réfuter. » En effet, en y regardant de plus près, la biologie montre que les graisses tapissent tous nos tissus, permettent le glissement des membranes, forment le tissu nerveux, aident aux déplacements des fibres et des articulations. Elles sont les agents de la lubrification de notre corps, qui n’est que mouvement. Sans compter que ce qui fait la beauté d’un visage, sa souplesse, son moelleux, ce sont les lipides dits « de constitution ». De plus, les lipides représentent le maximum d’énergie sous le minimum de volume et de poids : ils nous apportent donc l’isolation thermique et constituent le réservoir de la vitalité.
La religion eut ses saintes huiles, ce chrême gras qui fait communiquer l’homme avec le divin. Le suif alimenta pendant des siècles la flamme des chandelles. Et si les crèmes et les onguents entrent en nous et nous guérissent, nous rajeunissent, nous rafraîchissent, c’est qu’elles contiennent des corps gras…
En guise d’illustration et de preuve artistiques, l’ouvrage fait une grande place au plasticien allemand Joseph Beuys et notamment à son œuvre intitulée Chaise de gras (1964), sculpture qui consistait à disposer une masse de saindoux sur l’assise d’une chaise de bois. Peu après, Beuys enroba des pianos entiers dans des paquets de graisse. Après une première explication de la « lipidophilie » de Joseph Beuys (abattu en Crimée, à la fois brûlé et gelé, l’aviateur Beuys aurait été soigné par des Tartares à l’aide d’un enveloppement de feutre et de graisse), François Dagognet analyse philosophiquement le geste de l’artiste : « Beuys entend par son intermédiaire dépasser ‘les états’, entrer dans ce qui les relie (le ‘entre les choses’, la pénétration) ; et d’ailleurs le gras révèle assez vite son ambivalence (signe de richesse) : il tache parce qu’il se répand sur ce qu’il touche, en même temps que, à l’opposé, il garde et protège ce qu’il recouvre ; il conserve la chaleur. Il assure à la fois l’extension et l’enfermement. (…) Le monde n’en finit pas de bouger ; ne l’immobilisons plus, quittons l’art marmoréen… »
Régine Detambel
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Chroniques
Régine Detambel

Collection
Les Empêcheurs
de penser en rond
292 pages - 14 €
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