Jacques Bouveresse

Le don des mots








Loin des intellectuels déférents
Créée en 2000, « Banc d’essais » est une collection de philosophie qui veut maintenir la cohésion entre l’examen rationnel des idées et une réflexion à la fois sociologique et morale sur le monde intellectuel qui les engendre. Rassemblant des ouvrages de philosophie des sciences aussi bien que des textes qui interrogent le langage, le rôle culturel, social et politique des penseurs et des écrivains, « Banc d’essais » présente des ouvrages forts, souvent à contre-courant des idées dominantes et susceptibles d’intéresser un public exigeant.
C’est ainsi que, tout naturellement, Jacques Bouveresse, titulaire de la chaire de philosophie du langage et de la connaissance au Collège de France, a donné à l’éditeur Agone sa Connaissance de l’écrivain. Sur la littérature, la vérité et la vie.
Bouveresse n’est pas un optimiste, loin s’en faut. A ses yeux, chaque jour nous donne une occasion supplémentaire de mesurer le vide énorme qui a été créé par la disparition de Pierre Bourdieu et de constater à quel point le modèle de l’intellectuel critique, dont il aura été probablement le dernier grand représentant en France, est devenu désuet. Il partage sans réserve l’opinion de Jean-Claude Milner dans son pamphlet Existe-t-il une vie intellectuelle en France ? : «  De là, l’intellectuel d’aujourd’hui, pusillanime devant les forts, dur aux faibles, ambitieux sans dessein, ignorant sous les oripeaux de la pédanterie, imprécis en style pointilleux, inexact en style détaillé. »
Bouveresse a même proposé de désigner du nom d’« intellectuel déférent » ce genre de penseur qui se garde soigneusement de donner l’impression d’en savoir plus ou d’avoir plus de conscience que d’autres et ne perd pas une occasion de manifester son respect pour toutes les formes de pouvoir, économiques, politiques et médiatiques, les autorités morales et religieuses, les croyances populaires et même, le cas échéant, les idées reçues.
On comprendra que La Connaissance de l’écrivain puisse n’être qu’un ouvrage à la fois savant et militant.

Que peut nous enseigner le littéraire ?
La forme romanesque ne nous parle pas seulement de texte et d’elle-même mais également de la vérité, de la vie humaine et de l’éthique. Proust, le premier, estime que ce n’est pas parce qu’un roman comporte dans sa première phrase le mot « je » et semble consister essentiellement dans une analyse des expériences vécues d’un individu déterminé, réel ou fictif, qu’il n’est pas, lui aussi, à la recherche de vérités universelles et de lois générales. Et, tout comme le roman d’introspection ou d’analyse, le roman d’aventures s’efforce de découvrir de « grandes lois » qui concernent non plus la vie intérieure mais la vie extérieure.
« Si la littérature constitue un moyen privilégié pour connaître la vie, écrit Bouveresse, c’est parce qu’elle n’est finalement rien d’autre que la vie elle-même, la relation privilégiée que la littérature entretient avec la connaissance de la vraie vie tient au fait que la vraie vie est potentiellement littéraire. Les associations qui lui donnent une signification et une valeur sont exactement de l’espèce de celles qui sont incorporées dans, ou exploitées par, les œuvres d’art. Les lois associatives d’ordre supérieur qui gouvernent une personnalité sont de la même nature que les espèces de lois qui définissent un style artistique. »
Ainsi démontre Bouveresse « la littérature participe bel et bien, par des moyens qui lui appartiennent en propre, à l’entreprise générale de la connaissance. »
Et, citant les Essais de Robert Musil, il en vient à penser comme lui que la création littéraire ne transmet pas le savoir et la connaissance, mais qu’elle « utilise » le savoir et la connaissance. Ceux du monde intérieur exactement de la même façon que ceux du monde extérieur. Dans la mesure où la création littéraire transmet une expérience vécue, elle transmet aussi une connaissance car il n’y a pas un monde rationnel et en dehors de lui un monde irrationnel, mais un seul et unique monde qui contient les deux choses. Le roman comme outil philosophique est doté d’un grand pouvoir d’éclaircissement des réalités énigmatiques ou obscures, comme c’est le cas précisément de la vie telle qu’elle est la plupart du temps vécue : « Songez à la quantité de pensées, à la quantité de vérité que contient une pièce de Shakespeare ou un grand roman. »

De la littérature comme une voie d’accès à la vérité
Ainsi, en ces temps où les humanités ont perdu de leur superbe dans les universités, Bouveresse tente d’expliquer pourquoi nous avons besoin de la littérature, en plus de la science et de la philosophie, pour nous aider à résoudre certains de nos problèmes. « Qu’est-ce qui fait exactement la spécificité de la littérature considérée comme une voie d’accès, qui ne pourrait être remplacée par aucune autre, à la connaissance et à la vérité ? » La réponse fuse : notre expérience et notre imagination morales resteraient beaucoup trop pauvres si elles s’appuyaient uniquement sur le vécu et la réalité. Elles ont besoin d’être à la fois élargies, enrichies et approfondies par le recours à la fiction littéraire. Ici Bouveresse s’appuie sur la réflexion de Martha Nussbaum : « La littérature est une extension de la vie non seulement horizontalement, mettant le lecteur en contact avec des événements ou des lieux ou des personnes ou des problèmes qu’il n’a pas rencontrés en dehors de cela, mais également, pour ainsi dire, verticalement, donnant au lecteur une expérience qui est plus profonde, plus aiguë et plus précise qu’une bonne partie des choses qui se passent dans la vie. »
C’est justement parce que la littérature est le moyen le plus approprié pour exprimer, sans les falsifier, l’indétermination et la complexité qui caractérisent la vie morale qu’elle peut avoir quelque chose d’essentiel à nous apprendre dans ce domaine. Elle peut nous apprendre à voir et à regarder beaucoup plus de choses que ne nous le permettrait à elle seule la vie réelle, là où nous sommes tentés, un peu trop tôt et un peu trop vite, de penser. L’authenticité de l’existence ne peut pas être démontrée, on doit la sentir. Musil encore : « On n’exprime pas de pensées dans le roman ou la nouvelle, mais on les fait résonner. Pourquoi ne choisit-on pas dans ce cas l’essai ? Justement parce que ces pensées ne sont rien de purement intellectuel mais une chose intellectuelle enchevêtrée avec une chose émotionnelle. »
Freud s’était demandé comment Sophocle, Shakespeare, Dostoïevski ou Schnitzler parvinrent, de façon apparemment simple et directe, à des connaissances que la psychanalyse avait eu le plus grand mal à établir par la méthode expérimentale de formulation d’hypothèses qui doivent ensuite être testées et vérifiées. Quant à Michel Serres, il soutient que la littérature est capable d’anticiper la connaissance scientifique, non pas seulement la connaissance de l’être humain, mais également celle du monde extérieur. Pourtant Musil ne croit pas que le poète utilise une autre forme de connaissance que celle de l’homme rationnel. Il n’est ni le fou, ni le voyant, ni l’enfant. Il n’utilise pas non plus une autre espèce quelconque de capacité de connaissance que l’homme rationnel. Ainsi peut-on conclure avec Bouveresse que la littérature dispose d’un « mode d’approche non théorique de questions théoriques qui est capable de rivaliser avec la science ».

« Ce que l’écrivain fait pour notre sensibilité a une importance énorme »
L’imagination et la sensibilité sont des instruments essentiels du raisonnement pratique. Nous avons besoin de la littérature pour étendre notre imagination et notre sensibilité morales et améliorer ainsi notre aptitude au raisonnement. Et puis, nous sommes tous des romanciers du quotidien. Iris Murdoch le dit à sa manière : « Quand nous rentrons à la maison et racontons notre journée, nous mettons de façon artistique un matériau dans une forme narrative. Par conséquent, en tant qu’utilisateur des mots, d’une certaine façon, nous existons tous dans une atmosphère littéraire, nous vivons et respirons la littérature, nous sommes tous des artistes littéraires, nous employons constamment le langage pour extraire des formes intéressantes d’une expérience qui semblait peut-être originairement sans intérêt ou incohérente. » Triompher du caractère informe du monde, c’est se ragaillardir en construisant des formes à partir de ce qui, sans cela, pourrait sembler une masse de débris dénués de sens…
Le roman est donc à la fois une expérimentation d’une certaine sorte sur le langage et la possibilité de concilier le caractère éphémère de la vie humaine avec la possibilité de la vivre néanmoins. Le roman dit pourquoi on vit, comment on doit vivre et surtout : comment réussit-on à vivre ? Le problème du roman est celui de l’homme individuel aux prises avec la difficulté d’habiter le monde, autrement dit d’y mener une existence à laquelle il soit possible d’attribuer un sens ou encore une existence capable de constituer la réalisation (au moins partielle) d’un idéal, en dépit de tout ce qui peut conférer à la vie humaine en général un caractère à première vue insignifiant.
Danièle Sallenave, dans son essai intitulé Le Don des Morts, s’était penchée déjà sur l’expérience romanesque. L’expérience de l’œuvre n’est pas réservée au créateur. Elle est une connaissance du monde et de soi. « L’œuvre enseigne une idée du monde où le monde n’est pas une proie à saisir ou une matière à transformer, mais elle nous apprend à nous tenir ‘en face’ du monde, ainsi l’œuvre nous éduque, enseigne à se déprendre de soi, à cesser d’être un sujet ‘éternellement désirant’. » Pour Sallenave, les livres nous donnent la toute première expérience de l’œuvre, de la nécessité d’y faire détour et d’y prendre leçon. Car le détour par l’œuvre n’est pas l’oubli de notre condition, de notre finitude, mais il en est la métamorphose. Le passage par l’œuvre anéantit le monde pour nous le rendre. Bien sûr, les livres exaltent des valeurs contraires à l’esprit du temps : durée, inactualité, méditation, secret, silence, espace de retrait… Bien sûr, dans le livre, la quête du sens se fait dans le retour sur soi, dans le détour d’une réflexion solitaire. Tout cela est vécu comme très exigeant, bien trop tyrannique… Mais ceux qui n’ont pas de livre n’ont pas ce « don des morts pour nous aider à vivre » et vivent sans monde. « Ceux à qui les livres ont manqué, il leur manquera toujours la pensée. » Tout particulièrement attentive au monde scolaire, Danièle Sallenave ne peut que tirer la sonnette d’alarme et tenter d’avertir du péril : « celui qui n’a pas lu se voit réduit à ses propres armes et à l’expérience singulière pour affronter le péril du monde. Il ne peut compter, pour sortir de soi et du triste enfermement de l’existence privée, que sur la chance d’une rencontre, la grâce d’un événement transcendant. Et encore : car ce sont des livres qui l’aideraient à en reconnaître la venue, à en goûter le prix. » Avec les livres, ce sont d’autres hommes qui nous offrent le moyen d’être homme, véritablement, dans la communauté partagée.

Ainsi, pour Sallenave comme pour Bouveresse, il est évident qu’une connaissance sans livres est une connaissance mutilée et que la vie ne peut accéder pleinement au sens que revisitée par la littérature.

Régine Detambel 
(03/06/08)    




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